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Extrait du livre « La psychologie des foules» de Gustave Le Bon

écrit en 1895 et libre de droits depuis le 24 décembre 2007

Note: Ces écrits ne reflètent pas nécessairement la vision de l’auteur de ce site

 

CHAPITRE II

Facteurs immédiats des opinions des foules.

§ 1.—LES IMAGES, LES MOTS ET LES FORMULES

En étudiant l'imagination des foules, nous avons vu qu'elle est impressionnée surtout par des images. Ces images, on n'en dispose pas toujours, mais il est possible de les évoquer par l'emploi judicieux des mots et des formules. Maniés avec art, ils possèdent vraiment la puissance mystérieuse que leur attribuaient jadis les adeptes de la magie. Ils font naître dans l'âme des foules les plus formidables tempêtes, et savent aussi les calmer. On élèverait une pyramide beaucoup plus [p. 91] haute que celle du vieux Khéops avec les seuls ossements des hommes victimes de la puissance des mots et des formules.

La puissance des mots est liée aux images qu'ils évoquent et tout à fait indépendante de leur signification réelle. Ce sont parfois ceux dont le sens est le plus mal défini qui possèdent le plus d'action. Tels par exemple, les termes: démocratie, socialisme, égalité, liberté, etc., dont le sens est si vague que de gros volumes ne suffisent pas à le préciser. Et pourtant il est certain qu'une puissance vraiment magique s'attache à leurs brèves syllabes, comme si elles contenaient la solution de tous les problèmes. Ils synthétisent les aspirations inconscientes les plus diverses et l'espoir de leur réalisation.

La raison et les arguments ne sauraient lutter contre certains mots et certaines formules. On les prononce avec recueillement devant les foules; et, dès qu'ils ont été prononcés, les visages deviennent respectueux et les fronts s'inclinent. Beaucoup les considèrent comme des forces de la nature, des puissances surnaturelles. Ils évoquent dans les âmes des images grandioses et vagues, mais le vague même qui les estompe augmente leur mystérieuse puissance. Ils sont les divinités mystérieuses cachées derrière le tabernacle et dont le dévot ne s'approche qu'en tremblant.

Les images évoquées par les mots étant indépendantes de leur sens, varient d'âge en âge, de peuple à peuple, sous l'identité des formules. À certains mots s'attachent transitoirement certaines images: le mot n'est que le bouton d'appel qui les fait apparaître.

Tous les mots et toutes les formules ne possèdent pas [p. 92] la puissance d'évoquer des images; et il en est qui, après en avoir évoqué, s'usent et ne réveillent plus rien dans l'esprit. Ils deviennent alors de vains sons, dont l'utilité principale est de dispenser celui qui les emploie de l'obligation de penser. Avec un petit stock de formules et de lieux communs appris dans la jeunesse, nous possédons tout ce qu'il faut pour traverser la vie sans la fatigante nécessité d'avoir à réfléchir sur quoi que ce soit.

Si l'on considère une langue déterminée, on voit que les mots dont elle se compose changent assez lentement dans le cours des âges; mais ce qui change sans cesse, ce sont les images qu'ils évoquent ou le sens qu'on y attache; et c'est pourquoi je suis arrivé, dans un autre ouvrage, à cette conclusion que la traduction complète d'une langue, surtout quand il s'agit de peuples morts, est chose totalement impossible. Que faisons-nous, en réalité, quand nous substituons un terme français à un terme latin, grec ou sanscrit, ou même quand nous cherchons à comprendre un livre écrit dans notre propre langue il y a deux ou trois siècles? Nous substituons simplement les images et les idées que la vie moderne a mises dans notre intelligence, aux notions et aux images absolument différentes que la vie ancienne avait fait naître dans l'âme de races soumises à des conditions d'existence sans analogie avec les nôtres. Quand les hommes de la Révolution croyaient copier les Grecs et les Romains, que faisaient-ils, sinon donner à des mots anciens un sens que ceux-ci n'eurent jamais. Quelle ressemblance pouvait-il exister entre les institutions des Grecs et celles que désignent de nos jours les mots correspondants? Qu'était alors une république, [p. 93] sinon une institution essentiellement aristocratique formée d'une réunion de petits despotes dominant une foule d'esclaves maintenus dans la plus absolue sujétion. Ces aristocraties communales, basées sur l'esclavage, n'auraient pu exister un instant sans lui.

Et le mot liberté, que pouvait-il signifier de semblable à ce que nous comprenons aujourd'hui, à une époque où la possibilité de la liberté de penser n'était même pas soupçonnée, et où il n'y avait pas de forfait plus grand et plus rare que de discuter les dieux, les lois et les coutumes de la cité? Un mot comme celui de patrie, que signifiait-il dans l'âme d'un Athénien ou d'un Spartiate, sinon le culte d'Athènes ou de Sparte, et nullement celui de la Grèce, composée de cités rivales et toujours en guerre. Le même mot de patrie, quel sens avait-il chez les anciens Gaulois divisés en tribus rivales, de races, de langues et de religions différentes, que César vainquit facilement parce qu'il eut toujours parmi elles des alliées. Rome seule donna à la Gaule une patrie en lui donnant l'unité politique et religieuse. Sans même remonter si loin, et en reculant de deux siècles à peine, croit-on que le même mot de patrie était conçu comme aujourd'hui par des princes français, tels que le grand Condé, s'alliant à l'étranger contre leur souverain? Et le même mot encore n'avait-il pas un sens bien différent du sens moderne pour les émigrés, qui croyaient obéir aux lois de l'honneur en combattant la France, et qui à leur point de vue y obéissaient en effet, puisque la loi féodale liait le vassal au seigneur et non à la terre, et que là où était le souverain, là était la vraie patrie.

Nombreux sont les mots dont le sens a ainsi profondément [p. 94] changé d'âge en âge, et que nous ne pouvons arriver à comprendre comme on les comprenait jadis qu'après un long effort. On a dit avec raison qu'il faut beaucoup de lecture pour arriver seulement à concevoir ce que signifiaient pour nos arrière-grands-pères des mots tels que le roi et la famille royale. Qu'est-ce alors pour des termes plus complexes encore?

Les mots n'ont donc que des significations mobiles et transitoires, changeantes d'âge en âge et de peuple à peuple; et, quand nous voulons agir par eux, sur la foule, ce qu'il faut savoir, c'est le sens qu'ils ont pour elle à un moment donné, et non celui qu'ils eurent jadis ou qu'ils peuvent avoir pour des individus de constitution mentale différente.

Aussi, quand les foules ont fini, à la suite de bouleversements politiques, de changements de croyances, par acquérir une antipathie profonde pour les images évoquées par certains mots, le premier devoir de l'homme d'État véritable est de changer les mots sans, bien entendu, toucher aux choses en elles-mêmes, ces dernières étant trop liées à une constitution héréditaire pour pouvoir être transformées. Le judicieux Tocqueville a fait remarquer, il y a déjà longtemps, que le travail du Consulat et de l'Empire a surtout consisté à habiller de mots nouveaux la plupart des institutions du passé, c'est-à-dire à remplacer des mots évoquant de fâcheuses images dans l'imagination des foules par d'autres mots dont la nouveauté empêchait de pareilles évocations. La taille est devenue contribution foncière; la gabelle, l'impôt du sel; les aides, contributions indirectes et droit réunis; la taxe des maîtrises et jurandes s'est appelée patente, etc.

[p. 95]Une des fonctions les plus essentielles des hommes d'État consiste donc à baptiser de mots populaires, ou au moins neutres, les choses que les foules ne peuvent supporter avec leurs anciens noms. La puissance des mots est si grande qu'il suffit de désigner par des termes bien choisis les choses les plus odieuses pour les faire accepter des foules. Taine remarque justement que c'est en invoquant la liberté et la fraternité, mots très populaires alors, que les Jacobins ont pu «installer un despotisme digne du Dahomey, un tribunal pareil à celui de l'Inquisition, des hécatombes humaines semblables à celles de l'ancien Mexique». L'art des gouvernants, comme celui des avocats, consiste surtout à savoir manier les mots. Une des grandes difficultés de cet art est que, dans une même société, les mêmes mots ont le plus souvent des sens fort différents pour les diverses couches sociales. Elles emploient en apparence les mêmes mots; mais elles ne parlent jamais la même langue.

Dans les exemples qui précèdent nous avons fait surtout intervenir le temps comme principal facteur du changement de sens des mots. Mais si nous faisions intervenir aussi la race, nous verrions alors qu'à une même époque, chez des peuples également civilisés mais de races diverses, les mêmes mots correspondent fort souvent à des idées extrêmement dissemblables. Il est impossible de comprendre ces différences sans de nombreux voyages, et c'est pourquoi je ne saurais insister sur elles. Je me bornerai à faire remarquer que ce sont précisément les mots les plus employés par les foules qui d'un peuple à l'autre possèdent les sens les plus différents. Tels sont par exemple les mots de [p. 96] démocratie et de socialisme, d'un usage si fréquent aujourd'hui.

Ils correspondent en réalité à des idées et des images tout à fait opposées dans les âmes latines et dans les âmes anglo-saxonnes. Chez les Latins le mot démocratie, signifie surtout effacement de la volonté et de l'initiative de l'individu devant celles de la communauté représentées par l'État. C'est l'État qui est chargé de plus en plus de diriger tout, de centraliser, de monopoliser et de fabriquer tout. C'est à lui que tous les partis sans exception, radicaux, socialistes ou monarchistes, font constamment appel. Chez l'Anglo-saxon, celui d'Amérique notamment, le même mot démocratie signifie au contraire développement intense de la volonté et de l'individu, effacement aussi complet que possible de l'État, auquel en dehors de la police, de l'armée et des relations diplomatiques, on ne laisse rien diriger, pas même l'instruction. Donc le même mot qui signifie, chez un peuple, effacement de la volonté et de l'initiative individuelle et prépondérance de l'État, signifie chez un autre développement excessif de cette volonté, de cette initiative, et effacement complet de l'État12.

La psychologie des foules par Gustave Le Bon

Libre de droits depuis le 24 dec 2007

 

Préface du livre PSYCHOLOGIE DES FOULES

 

LIVRE I

L’âme des foules

 

CHAPITRE PREMIER.—Caractéristiques générales des foules.—Loi psychologique de leur unité mentale

 

CHAPITRE II.—Sentiments et moralité des foules

 

CHAPITRE III.—Idées, raisonnements et imagination des foules

 

CHAPITRE IV.—Formes religieuses que revêtent toutes les convictions des foules

 

LIVRE II

Les opinions et les croyances des foules.

 

CHAPITRE PREMIER.—Facteurs lointains des croyances et opinions des foules

 

CHAPITRE II.—Facteurs immédiats des opinions des foules

 

CHAPITRE III.—Les meneurs des foules et leurs moyens de persuasion

 

CHAPITRE IV.—Limites de variabilité des croyances et opinions des foules

 

LIVRE III

Classification et description des diverses catégories de foules.

 

CHAPITRE PREMIER.—Classification des foules

 

CHAPITRE II.—Les foules dites criminelles

 

CHAPITRE III.—Les jurés de cour d'assises

 

CHAPITRE IV.—Les foules électorales

 

CHAPITRE V.—Les assemblées parlementaires