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Extrait du livre « La psychologie des foules» de Gustave Le Bon écrit en 1895 et libre de droits depuis le 24 décembre 2007 Note: Ces écrits ne reflètent pas nécessairement la vision de l’auteur de ce site
LIVRE IICroyances des foulesCHAPITRE PREMIER.§ 2.—LES TRADITIONSLes traditions représentent les idées, les besoins, les sentiments du passé. Elles sont la synthèse de la race et pèsent de tout leur poids sur nous. Les sciences biologiques ont été transformées depuis [p. 71] que l'embryologie a montré l'influence immense du passé dans l'évolution des êtres; et les sciences historiques ne le seront pas moins quand cette notion sera plus répandue. Elle ne l'est pas suffisamment encore, et bien des hommes d'État en sont restés aux idées des théoriciens du dernier siècle, qui croyaient qu'une société peut rompre avec son passé et être refaite de toutes pièces en ne prenant pour guide que les lumières de la raison. Un peuple est un organisme créé par le passé, et qui, comme tout organisme, ne peut se modifier que par de lentes accumulations héréditaires. Ce qui conduit les hommes, surtout lorsqu'ils sont en foule, ce sont les traditions; et, comme je l'ai répété bien des fois, ils n'en changent facilement que les noms, les formes extérieures. Il n'est pas à regretter qu'il en soit ainsi. Sans traditions, il n'y a ni âme nationale, ni civilisation possibles. Aussi les deux grandes occupations de l'homme depuis qu'il existe ont-elles été de se créer un réseau de traditions, puis de tâcher de les détruire lorsque leurs effets bienfaisants se sont usés. Sans les traditions, pas de civilisation; sans la destruction de ces traditions, pas de progrès. La difficulté est de trouver un juste équilibre entre la stabilité et la variabilité; et cette difficulté est immense. Quand un peuple a laissé des coutumes se fixer trop solidement chez lui pendant beaucoup de générations, il ne peut plus changer et devient, comme la Chine, incapable de perfectionnement. Les révolutions violentes n'y peuvent rien, car il arrive alors, ou que les fragments brisés de la chaîne se ressoudent, et que le passé reprend sans changements son empire, ou [p. 72] que les fragments restent dispersés, et alors à l'anarchie succède bientôt la décadence. Aussi, l'idéal pour un peuple est-il de garder les institutions du passé, en ne les transformant qu'insensiblement et peu à peu. Cet idéal est difficilement accessible. Les Romains, dans les temps anciens, les Anglais, dans les temps modernes, sont à peu près les seuls qui l'aient réalisé. Les conservateurs les plus tenaces des idées traditionnelles, et qui s'opposent le plus obstinément à leur changement, sont précisément les foules, et notamment les catégories de foules qui constituent les castes. J'ai déjà insisté sur l'esprit conservateur des foules, et montré que les plus violentes révoltes n'aboutissent qu'à un changement de mots. À la fin du dernier siècle, devant les églises détruites, devant les prêtres expulsés ou guillotinés, devant la persécution universelle du culte catholique, on pouvait croire que les vieilles idées religieuses avaient perdu tout pouvoir; et cependant quelques années s'étaient à peine écoulées que, devant les réclamations universelles, il fallut rétablir le culte aboli7. [p. 73] Effacées un instant, les vieilles traditions avaient repris leur empire. Aucun exemple ne montre mieux la puissance des traditions sur l'âme des foules. Ce n'est pas dans les temples qu'habitent les idoles les plus redoutables, ni dans les palais les tyrans les plus despotiques; ceux-ci peuvent être brisés en un instant; mais les maîtres invisibles qui règnent dans nos âmes échappent à tout effort de révolte, et ne cèdent qu'à la lente usure des siècles. |